Médecine et littérature
- GHMSS
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par Franz Philippart
Ce thème du 7ème colloque organisé par le GMHSS en date du 21.02.2026 eut pour siège les locaux de la Faculté de médecine de l’université de Namur. On était en droit de s’attendre à un succès inhabituel. Ce fut le cas. Une science présentée comme un art, et un art supposant une science ont un long passé de commune route d’amoureux admirables et s’admirant.
Parmi les 9 exposés dont le résumé suit, le lecteur rencontrera des médecins devenus plumitifs (Reverzy), d’autres ayant acquis la célébrité grâce à une puissante plume (Céline, de Duve), et des maladies qui firent couler l’encre (syphilis, addictions).
En dehors de la foutitude des écrits utilitaires, le médecin est biographié; plus encore, le malade est peint dans sa chair et sa souffrance. Ces compléments littéraires apportent à la médecine ce supplément d’âme si cher à Bergson.
La médecine est une discipline littéraire
Par le Professeur Raymond Reding
Sous ce titre, l’orateur développe ce qui à son sens devait être tant la démarche clinique que l’expérimentation. La pratique moderne de la médecine se doit de répondre à tous les critères de la rigueur scientifique, une discipline qui se veut tout à la fois objective et technologique, fondée sur l’observation et l’expérimentation, mais aussi humaniste, bienveillante et dotée de valeurs
éthiques universelles.
Mais la médecine constitue aussi une discipline littéraire, parce qu’elle est
une discipline de la pensée et de la connaissance. En médecine, la pensée s’articule autour de deux axes principaux : l’exercice de la médecine clinique, auprès (« au lit ») des malades, et la pratique de la recherche médicale.
Hippocrate a fondé au 5ème siècle avant notre ère une approche rationnelle de la médecine. Cherchant à l’affranchir des pratiques magiques et religieuses, il institua la prééminence de la mise en contexte des symptômes du patient, par l’interrogatoire (anamnèse) qui précise leurs circonstances d’apparition et par l’examen clinique lequel, pour la première fois dans l’Histoire,
cherche à comprendre la nature de la pathologie. Au terme de cette approche séquentielle (anamnèse et examen clinique), la démarche clinique aboutit à l’énoncé d’une hypothèse de diagnostic. Cette dernière mène naturellement aux examens complémentaires, à une proposition de traitement, mais aussi à formuler un pronostic.
La démarche clinique hippocratique, qui repose
sur un écrit, fonde toujours aujourd’hui la médecine thérapeutique. La formulation et le classement des hypothèses diagnostiques (de la plus probable à la moins probable) constituent le noeud de l’art médical. Le choix des examens dits « paracliniques » (examens de laboratoire,radiologiques, etc.) est directement inspiré de cette phase de formulation écrite des hypothèses diagnostiques, une formulation dont l’acuité et la précision sont décisives pour les soins ultérieurs
aux patients.
Décrite par Claude Bernard (1813-1878), la méthode expérimentale trouve ses prémices dans la formulation écrite d’une hypothèse de recherche, elle même fondée sur les observations et expérimentations précédentes. Une procédure expérimentale est alors choisie pour tester cette hypothèse de façon rigoureuse. L’interprétation des résultats de l’expérience débouche sur la vérification ou sur l’invalidation de l’hypothèse initiale. Cette démarche en boucle va engendrer la
formulation de nouvelles hypothèses, à tester par d’autres protocoles expérimentaux. L’écrit se trouve donc au coeur de la méthode expérimentale lorsqu’il s’agit de formuler une hypothèse de travail, mais aussi pour rédiger un projet de recherche à soumettre aux grands fonds, un résumé de communication (abstract), un support à la communication orale, une publication scientifique proprement dite, et une thèse de doctorat.
En résumé, la médecine serait donc bien une discipline littéraire, c’est-à-dire d’abord une discipline de la connaissance. En médecine clinique, la formulation écrite des hypothèses diagnostiques garde un rôle central dans la qualité des soins médicaux. En médecine expérimentale, l’énoncé précis des hypothèses de recherche reste un prérequis essentiel à la fécondité des travaux entrepris. L’apprentissage d’une rédaction professionnelle concise devrait (re)prendre une place significative dans le cursus des études de médecine.
La médecine narrative où littérature et médecine se rencontrent
Par Emma-Louise Silva
Le domaine interdisciplinaire de la médecine narrative, qui a commencé à prendre de l’ampleur au début des années 2000, vise à aider les professionnel.le.s de la santé à mieux comprendre et valoriser les récits racontés ou écrits par les patient.e.s, tout en encourageant la compétence narrative et en soulignant l’importance de s’engager dans une réflexion créative sur soi-même.
Cette discipline a deux objectifs : d’une part, elle forme les professionnel.le.s de la santé à utiliser des stratégies narratives pour élargir leur regard clinique et accueillir habilement les récits que les patient.e.s font d’elles et d’eux-mêmes, et d’autre part, elle encourage les clinicien.ne.s en formation à s’engager dans l’écriture réflexive tout au long de leur parcours.
La compétence narrative, l’analyse littéraire et l’écriture réflexive sont les piliers de cette approche, qui combine des cadres théoriques sur le fonctionnement des récits avec l’exposition à ceux-ci et la pratique de l’écriture. Les expert.e.s en médecine narrative invitent les apprenant.e.s à raconter et à écouter des histoires, à lire et à discuter de textes littéraires et visuels, à écrire ensemble de manière créative et à partager ce qu’elles et ils ont écrit. Une lecture et une écoute attentives, axées sur le temps, l’espace, la voix et la métaphore, sont des pratiques qui peuvent enrichir les capacités narratives de celles et ceux qui sont chargé.e.s de prendre soin d’autrui, en les aidant à faire face aux défis complexes de l’expérience médicale.
Au cours de ma contribution, je présenterai le domaine de la médecine narrative, en approfondissant les éléments fondamentaux susmentionnés, tout en fournissant des exemples tirés de l’expérience des praticien.e.s et des patient.e.s.
Ces médecins qui habitent la littérature
Par le Docteur Yves Namur
Qui mieux que le Docteur Yves Namur, secrétaire perpétuel de l’Académie de langue en littérature françaises, pouvait nous balader parmi ces médecins qui hantent ou habitent la littérature. Ils sont eux-mêmes praticiens et écrivains, sujets des romanciers et dramaturges, ou encore des « écrivains médecins » qui se plaisent à mettre en scène des confrères tout droit sortis de leur imagination.
Yves Namur cite d’abord quelques médecins écrivains :
Georges Duhamel (1888-1960), diplômé en 1909, engagé volontaire en 14-18, est l’auteur de « Vie de martyrs » sur son expérience de chirurgien des tranchées; de « Paroles de médecin » (1944) et de « Croisade contre le cancer » (1955).
Louis Delattre (1870-1938), médecin à la prison de Forest, inspecteur d’hygiène, est considéré comme écrivain régionaliste wallon.
Georges Marlow (1872-1947) exerça la médecine à Ruyssbroeck et Uccle et fut poète idéaliste et symboliste, auteur de « L’âme en exil ».
Jean Metellus (1937-2014), d’origine haïtienne, devint, en France, neurologue des troubles du langage; il était poète, romancier et auteur dramatique.
Lorand Gaspar (1925-2019), venant de Hongrie, étudie la médecine en France et exerce comme chirurgien à l’hôpital français de Jérusalem, puis à Tunis. Très intéressé par les neurosciences, il écrivit : « Intelligence du stress ». On lui doit cette phrase : « l’homme est un miracle dont la vie sur terre jamais peut-être ne guérira ».
Ensuite, il évoque quelques représentations du médecin suivant certains auteurs : pour Brillat-Savarin (1755-1826) en son livre « Physiologie du goût », importent peu les recommandations diététiques; il entend que le médecin ne doit pas perdre de vue « la tendance naturelle de nos penchants ». « On a vu, dit-il, un peu de vin, une cuillère de café, quelques gouttes de liqueur rappeler le sourire sur les faces les plus hippocratiques ». Dans son livre intitulé « Les sept péchés capitaux », pour Thomas Owren (1910-2002), la gourmandise n’est autre qu’un médecin.
Le médecin russe Anton Tchekov (1860-1904), dans sa nouvelle « La cigale », met en scène le docteur Ossip Dymov qui, à propos des fréquentations artistiques de sa femme Olga, déclare : « Je ne les comprends pas; je me suis occupé toute ma vie de sciences naturelles et de médecine et n’ai pas eu le temps de m’intéresser aux arts ». Le docteur Dymov était une âme bonne, pure, aimante; ce n’était pas un homme, mais un cristal, serviteur et victime de la science.
Godefroid Benn (1886-1956), médecin allemand, dermatologue et spécialiste en maladies vénériennes, dit à l’une de ses patientes atteintes de blennorragie : « le médecin ne nourrit pas le poète. Il est presque superflu d’ajouter que le poète ne rapporte pas au toubib de quoi s’acheter ses cigarettes et son eau de toilette ».
Cette communication apportera peut-être la preuve, comme le dit Jean-Christophe Rufin, que la médecine est un extraordinaire balcon sur le monde.
Jean Reverzy et « le mal du soir »
Le sujet en fragments autobiographiques
Par le Professeur Michel Dupuis, présenté par le Dr Carl Vanwelde
Le professeur Michel Dupuis, souffrant, il appartint au Docteur Van Welde de communiquer cette présentation d’un auteur mal connu : Jean Reverzy (1914-1959).
Orphelin de père dès sa première année, il vivra ,enfant, adolescent, étudiant et jeune médecin, aux côtés de sa mère, dans un appartement situé en plein centre de Lyon. Durant ses études secondaires, il apparaît comme un jeune homme très singulier. Plutôt introverti, entretenant un souci d’élégance vestimentaire qui le distingue de ses camarades et marquant un goût prononcé pour une certaine littérature anglophone. Il est très tôt fasciné par la mer.
Après quelques années de pratique hospitalière, il s’engage dans la résistance jusqu’en 1945. Son désir de la mer le conduit en Océanie pendant quelques semaines de 1952 à 1953, temps durant lequel il s’éveille à l’écriture. D’où son premier roman : « Passages » en 1954; et en 1956 « Place des angoisses ». Il décède en 1959.
Une première métaphore s’impose à l’ensemble des textes publiés ou pas : celle du passage à entendre comme traversée périlleuse dans la croissance du vivant ou la progression d’une maladie. Une autre réalité convoquée est la mer, sans cesse recommencée, dans un va-et-vient qui n’est pas un sur place.
En lien avec ces deux thèmes, un terme récurrent : la fatigue est sans doute le mot thème le plus fréquent dans l’oeuvre, comme le signe d’une existence à l’épreuve. Trois auteurs sont assez souvent évoqués par ses écrits : Rimbaud, Schopenhauer et Poe. Il écrit ceci : « La médecine : c’est curieux ce qui m’a poussé à me lancer là-dedans; oui j’y pense souvent. Et bien je crois que si je n’avais pas lu Schopenhauer, j’aurais sans doute fait autre chose, n’importe quoi par indifférence, par désespoir peut-être ».
Le médecin écrivain ne se tient pas à l’école des philosophes : il leur préfère les mouvements d’idée plus flous, dans lesquels il s’inscrit plus librement au gré de ses propres émotions. Michel Dupuis nous livre un dernier fragment daté du 4 juillet 1956 : « oui, je suis bien une âme inquiète. Et la littérature, pour moi, possède les effets sédatifs qu’a la prière sur le croyant. A écrire, je sens mon audace native se désserrer. Nul désarroi n’est invincible car il porte pareillement en lui la promesse d’une libération nouvelle et d’un triomphe sur la force obscure qui m’écrase ».
Le conférencier conclut en écrivant que l’exemple de Jean Reverzy lui fait redire que les bons médecins doivent être, à leur manière propre, des écrivains authentiques.
L’éternel argument du cerveau féminin ! Le premier roman européen sur une femme médecin
Par Mme Elisabeth Leijnse
L’auteur nous dévoile le contenu de 10.000 pages d’archives familiales qui dormaient dans un château proche de Bois-le-Duc, propriété de la famille de Jong van Beek en Donk.
Le père, Johan Jan François, né en 1834, est procureur général; la mère, Anne Nahuijs, née en 1826, est peintre; ils ont trois enfants : Jan (1863), Cécile (1866) et Elisabeth (1868). Le médecin traitant, Joseph Fles, réside à Utrecht.
Une amitié profonde explique cette distance. Aussi, à la moindre alerte, la mère écrit les symptômes à Fles qui répond un traitement par la même voie. Il s’agit le plus souvent de morphine en injection. La dépendance s’installe au sein de la famille, frappant surtout la mère.
Entre en scène Catherine (Cato) Van Tussenbroeck, fraîchement diplômée d’Utrecht, seconde femme médecin des Pays-Bas. A la demande de Cécile et d’Elsa, cette gynécologue entreprend une détoxication par injections de plus en plus diluées. A 22 ans, Cécile obtient un diplôme d’enseignement en français. Elle accompagne Van Tussenbroeck dans ses visites domiciliaires. A l’occasion d’une phase dépressive, elle met en chantier un roman qui a pour titre : « Hilda von Suylenbourg » , jeune aristocrate, étudiante en droit, rongée par l’ennui.
Apparaît une jeune doctoresse « Corona », portrait fidèle de Van Tussenbroeck. La praticienne se fait accompagner par Hilde dans ses visites auprès d’ouvrières, de femmes battues, de jeunes filles déprimées, de femmes riches.
Ces parcours éclairants sont émaillés de réflexions multiples de Corona sur la féminité. Ainsi celle de juger les études universitaires incompatibles avec la nature féminine en raison des hormones, des nerfs, de la forme du crâne. « Ah oui, l’éternel argument du cerveau féminin!
Trouveriez-vous logique qu’on prétendit que l’éléphant doit penser mieux que l’homme parce que le volume de son cerveau est plus grand? » Corona écarte la « race » ou l’hérédité des facteurs déterminants plaçant l’environnement et le conditionnement social au coeur du problème.
En guise de synthèse, Madame Leijnse estime ce roman comme hygiéniste, juridique et wagnérien (Parsifal). Elle conclut en souhaitant avoir montré le caractère novateur du roman à deux niveaux : social par la défense d’un nouveau modèle de santé pour les femmes, et littéraire en tant que réaction virulente au roman réaliste-naturaliste à la Bovary dans lequel un personnage pathologique féminin est décrit à travers un regard médical masculin.
Christian de Duve : chercheur, fondateur, créateur de concepts
Par le Professeur Emile Van Schaftingen
Hiérophante de Christian de Duve, Emile Van Schaftinghen épluche les secteurs successifs de la vie du grand homme qui fut son maître.
C’est d’abord, après sa naissance en 1917 à Anvers, le jeune humaniste brillantissime qui décide de faire des études de médecine.
C’est l’étudiant (UCL 1934-1941) qui, dès la seconde candidature, entre au laboratoire du physiologiste J.P. Bouckaert, y recherche le mode d’action de l’insuline et se familiarise avec la méthode scientifique selon Claude Bernard.
C’est le jeune médecin décidant de devenir biochimiste, qui se met à l’étude de la chimie et ensuite passe deux ans en Suède et aux Etats-Unis auprès de maîtres éminents.
C’est le jeune biochimiste, installé à Louvain, qui met à jour le métabolisme du glucose avec, en 1948, la découverte de la glucose.6.phosphatase.
De 1950 à 1955, il s’attaque au mystère de « l’enzyme cachée » et met au jour le lysosome; puis entre 1955 et 1964, le paroxysome.
C’est le scientifique éminent, considéré par d’aucuns comme le fondateur de la biologie cellulaire moderne, qui avec Albert Claude et Georges Palade, partage le prix Nobel de médecine en 1974.
Il devient directeur de deux laboratoires (Belgique et USA) et fonde l’ICP (Institut de pathologie cellulaire) actuellement Institut de Duve.
C’est le professeur et chercheur émérite qui présente des conférences aux quatre coins du monde et publie des livres.
Ce seront d’abord les « Promenades de la cellule » en 1987. En 1996 paraît « Poussière de vie »; en 2009 « La génétique du péché originel » et finalement, une autobiographie « Sept vies en une ».
C’est l’homme accompli qui, à 95 ans, atteint par la maladie, demande à bénéficier d’une euthanasie (2013).
Ce fut une vie exemplaire digne d’être contée dans laquelle la littérature a glorifié la science.
Du Docteur Destouches à l’écrivain Celine, la médecine à l’oeuvre
Par Frédéric Saenen
S’il est bien un auteur français qui concilie tout au long de son existence les identités de médecin et d’écrivain, c’est Louis-Ferdinand Celine (1894-1961).
Après avoir été blessé au combat dans les premiers mois de la première guerre mondiale, celui qui n’est encore que le cuirassier Louis Destouches, découvre le monde hospitalier durant sa convalescence; puis en 1916, il se rend au Cameroun français où il existe une médecine de fortune auprès des populations locales. Sa vocation s’y dessine et s’y conformera après-guerre.
La présente communication se veut un réexamen de la trajectoire médicale de Celine à l’aune de sa création littéraire. Un premier volet, axé sur sa pratique, montrera comment il a tiré de ses activités d’étudiant en médecine, de propagandiste hygiéniste, puis d’interne dans divers hôpitaux et dispensaires, une approche de la vie et de l’humanité qui va irriguer son oeuvre.
En matière d’hygiène, il est dominé par les études d’Ignaz Semmelweis (1818-1865), dont il fera sa thèse de doctorat en médecine. Le deuxième volet, axé sur la posture ,envisagera comment l’écrivain Celine se construit et exploite une image de médecin des pauvres toujours en exercice alors qu’il devient un nom célèbre en littérature avec la parution de « Voyage au bout de la nuit » en 1932.
Un troisième et dernier volet, axé sur son ethos, retracera l’évolution de cette pratique et de cette posture pendant et par delà la période de la guerre, où le romancier se fait pamphlétaire antisémite, une identité où le littérateur et le médecin sont confondus voire indiscernables.
Il s’agira dès lors de conclure en éclairant les rapports entre cette double identité et le schème structurant l’oeuvre celinienne, à savoir la dialectique entre un souci permanent de la mort au travail et la pulsion créatrice de la vie à l’oeuvre.
Histoire du lien entre consommation de drogue et création littéraire
Par le Docteur Simon Absil
Scientifique et artistique, ses expériences visaient à étudier les altérations de la conscience et à stimuler la création donnant lieu à des oeuvres littéraires.
L’usage de l’alcool pourrait remonter au paléolithique au hasard de la fermentation d’aliments farineux. Il s’avère toxique à court et à long terme.
Platon dans « Les lois » et « Le banquet » préconise de boire ensemble. Depuis 1978, l’alcoolisme est reconnu par l’OMS comme maladie. L’alcool apollinairien doit être cité comme accompagnant le lyrisme moderne.
Geneviève Boucher, dans « De l’alcool à l’écriture et vice versa », propose 3 axes à explorer :
1) L’alcool comme pratique cimentant la posture collective des groupes littéraires : Aragon dans « Le mauvais plaisant ».
2) Le rôle de l’alcool dans la construction de la figure de l’auteur : Baudelaire.
3° Le thème de l’alcool dans le oeuvres littéraires : Verlaine, Rimbaud. Simon Absil conclut : le lien entre consommation de drogues et création artistique suscite
d’évidents fantasmes, de nombreuses oeuvres abordent la drogue comme thème central ou explorent la relation intime - parfois ambivalente - entre l’artiste et les substances psychoactives.
Par ailleurs, l’oeuvre peut être pensée comme un drogue : objet de dépendance, lieu d’expression et de fuite.
Est-il vrai que certaines drogues stimulent la création littéraire? Le Docteur Simon Absil aborde cette question pertinente d’autant que la consommation s’en est accrue.
Y aurait-il u ne amélioration de la créativité? Quels sont les témoignantes des écrivains?
L’opium connu de longue date (voir Tablettes de Sumer 3000 ans a.C., le papyrus Ebers en 1550 a.C.) dont sont extraites morphine et codéine, produit une extase orgasmique. Une relaxation intense, une anxiolyse, des hallucinations. Il fut appelé « drogue des poètes » car nombreux furent ceux qui en consommèrent. Citons Thomas de Quincy qui en 1822 écrit : « Confession d’un mangeur d’opium anglais », W. Scoot, C. Dickens, E. Poe, Pablo Neruda, C. Baudelaire (Les
paradis artificiels), J. Cocteau (Journal d’une désintoxication), V. Segalen, etc.
Le cannabis a aussi un passé lointain. Son usage est récréatif et psychotrope. Selon l’ONU, 180 millions de personnes en ont pris au moins une fois. Son usage médical comme analgésique est réglementé. Pris régulièrement, il altérerait l’attention et la mémoire avec baisse du QI. T. Gauthierétait coutumier de la confiture de haschich. Pour C. Baudelaire, c’était une drogue de soumission
et non de création. G. de Nerval, H. de Balzac, A. Dumas s’en sont gavés.
Le LSD est un psychotrope hallucinogène dérivé de l’ergot de seigle. Sa synthèse, en 1938, est due à Albert Hofman (Bicycle Day). Son effet est avant tout hallucinogène, perturbant les 5 sens et entraînant des crises de type maniaque. Il a influencé la création musicale : Pink Floyd, Beatles, Rolling Stones. Le poète Henri Michaux a exploré les effets du LSD, de la mescaline et de la psilocybine au travers d’une démarche d’auto observation.
Histoire littéraire de la syphilis au tournant du XXème siècle
Par le Docteur Jean Goens
Le Docteur Jean Goens est un expert qui a lu tout ce qui a trait à la syphilis. Il en aborde quelques aspects littéraires témoins des états d’esprit qui régnèrent de la mi XIXe au XXe siècle.
La neurosyphilis est l’ensemble clinique résultant d’une infection du système nerveux central par le tréponème. Les deux manifestations historiques principales sont la paralysie générale (tableau de méningoencéphalite lentement progressive évoluant vers la démence) et le tabès (atteinte de la moelle spinale donnant lieu à une ataxie locomotrice accompagnée de douleurs invalidantes). Ces deux tableaux furent décrits en 1885 par Jean Alfred Fournier, le premier syphiligraphe. Le philosophe Nietzsche fut atteint de P.G.; le tabès fut relaté par Conan Doyle, Rudyard Kipling, Alfonse Daudet, Karen Blixen.
L’hérédosyphilis fut comprise comme transmission de la maladie au foetus. Fournier distinguait une hérédité active transmise par la mère et une masquée qui l’était par le père. Elle devint ainsi une maladie génétique à la fin du XIXème siècle et considérée comme un rappel des péchés de générations antérieures.
De nombreux écrivains se sont penchés sur cette tare : Freud, Léon
Daudet, Conan Doyle, Ibsen, James Joyce, Faulkner. En réalité, il s’agit d’une infection transplacentaire de la mère au foetus pendant la grossesse.
La prophylaxie fut encouragée tant sur le plan social de l’hygiène publique qu’individuel en raison de la syphilophobie ambiante. Elle comportait la chasteté prénuptiale, un mariage précoce et fidèle, le rejet des relations extraconjugales, l’ensemble appuyé par une littérature de propagande antisyphilitique (Verola, Schitzler, Zweig, Strinberg). Pour se marier, un syphilitique devait attendre 6 ans après la fin des symptômes .
Il y eut une recrudescence après la première guerre mondiale, et l’entre deux guerres vit refleurir terreur et obsession antisyphilitique. Pour Léon Daudet, civilisation et syphilisation allaient de paire avec l’hérédo, car liées aux voyages.
En 1943, la pénicilline mettait un terme à cette syphilophobie.

